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Histoire du Dolle Mol
by Gérald Thursday, Jul. 13, 2006 at 4:33 PM

Une interview de Jan Bucquoy, initiateur de la réouverture du Dolle Mol. Entretien réalisé avant l'expulsion survenue en juin (Paru dans le numéro 145/146 du journal C4)

Renaissance du Dolle Mol

A Bruxelles cette année, il y avait une alternative au traditionnel rendez-vous syndical du premier mai où il ne se passe rien: une lutte contre la propriété privée se mettait en branle au 52 de la Rue des Eperonniers. Après trois ans et demi de porte close, la porte fut ouverte, la serrure changée et hop : il était à nouveau possible de commander une Pintje au comptoir du Dolle Mol, café légendaire de notre encore bon vieux Bruxelles. Malheureusement, la réaction ne s’est pas faite attendre, une procédure en référé est lancée par le spéculateur pour récupérer la mainmise sur les lieux. Faisons le point avec Jan Bucquoy, initiateur de cette réouverture apparemment très attendue, à en juger la fréquentation.

Pour bien situer les enjeux du lieu, pourrais-tu expliquer brièvement l’histoire du Dolle Mol ?

Bruxelles a toujours été un lieu où le contrôle était moins grand qu’ailleurs, Londres, Paris ou Amsterdam. Au XIXème siècle il y a eu un afflux de gens intéressants, ce n’est pas par hasard que Marx, Engels, Victor Hugo, Baudelaire, venaient ici quand ils avaient des problèmes. Ils se faisaient éditer ici parce qu’il n’y avait pas de censure préalable sur la presse et l’édition, c’était une police moins futée si on veut. Au XXème aussi, avant le Dolle Mol, cette rue a connu une bonne fréquentation, sans doute grâce à ses nombreuses librairies et cafés situés à cent mètres de la Grand’Place: les gens du mouvement COBRA, les surréalistes, Achille Chavée, Guy Debord, Marcel Mariën,…

Cela pour faire le lien avec les années 1960 et 70 durant lesquelles le Dolle Mol jouait un peu ce même rôle de pôle. Il a été créé par un libraire libertaire qui avait son magasin dans cette rue dès 1965. Les bouquins ne se vendaient pas beaucoup et ceux qui y étaient disponibles étaient saisis, alors on y buvait des bières. Petit à petit, vendant plus de bières qu’autre chose, il a trouvé un endroit à la rue Marché aux Fromages, qui fut le Dolle Mol pendant un an, un an et demi. Suite à un meurtre, le lieu a dû fermer et le café est venu s’installer en 1971 dans le bâtiment actuel.

Son histoire, c’est la même chose qu’au XIXème, des tas de gens intéressants venaient ici: Baader et Meinhof, Bob Dylan, Arrabal, Tom Waits, Reiser, Ferré, des littérateurs de Hollande après le mouvement Provo, Jeroen Brouwers, Simon Vinkenoog, Walter De Buck… Pour tous ces gens, passer par Bruxelles signifiait aussi passer par le Dolle Mol. Des gens du cinéma, du théâtre, venaient y lire leurs textes, pour avoir un premier public. Les réunions du gouvernement congolais en exil, du temps de Mobutu, se tenaient ici. Et les gens formant la clientèle ont toujours été des gens à la marge, depuis 35 ans, ça fait deux générations! Beaucoup de jeunes en fugue trouvaient refuge quelques jours ici, en s’installant à l’étage. Ca a toujours été un lieu libertaire, où on te fait pas chier, un café où tu n’es pas obligé de consommer, où les femmes peuvent venir tranquilles.

Que s’est-il passé en 2002, lorsque le lieu a fermé?

Je faisais partie de l’asbl nommée «Kunst Promotie» qui sous-louait à Interbrew, locataire officiel. Ni eux, ni le propriétaire fantôme, qu’on n’a jamais réussi à joindre, ne se sont jamais occupé de l’état des lieux. On a dû tout réparer, rafistoler, avec notre argent provenant de ce qui tournait ici, c’est à dire la bière, toujours au prix le plus bas du marché. Evidemment, ce n’est pas avec ça qu’on aurait pu réparer des toilettes, un toit,… Ils n’ont rien fait. Les problèmes étaient tellement importants que tous les trois jours il fallait enlever la merde dans la cave. Je crois que pendant les 15 ans de la dernière asbl on a envoyé une cinquantaine de lettres recommandées, autant d’essais de notre part de trouver des solutions. Interbrew disait: «c’est pas à nous de faire ça, c’est au propriétaire» et lui, on n’a jamais su qui c’était ni où il était, on ne l’a jamais trouvé. C’était un jeu très étrange… On a alors menacé de ne plus payer, ce qu’on a fait pendant six mois, amenant plusieurs fois les huissiers qui vendaient les tables, qu’on allait racheter et, un jour, la fille qui nettoyait le matin a vu que tout était dans la rue. Interbrew avait tout fait mettre dehors puis a mis une affiche «A LOUER», a refait la façade, installé des nouveaux châssis puis plus rien. Je suis revenu deux fois avec un projet de culture populaire, le loyer était alors de 1.500 euros mais il fallait tout refaire, impossible. J’ai proposé de négocier des mois de loyers gratuits en échange de travaux, je n’ai jamais eu de réponse, pure spéculation. Ils veulent sans doute en faire un jour un truc de luxe, comme partout dans cette ville.

Aujourd’hui qu’on a rouvert, le propriétaire introuvable s’est manifesté et entame une procédure en extrême urgence! Il s’agit d’une société d’actionnaires mais c’est toujours le même problème, impossible de les contacter. Ni les journalistes, ni notre avocat n’ont pu avoir de contact direct. On verra jusqu’où ça pourra aller mais l’idée est de garder le Dolle Mol tel qu’il a toujours été et éventuellement de résister à la mise dehors après le procès. L’idée c’est aussi que la ville garde un visage humain, qu’on ait toujours envie d’y habiter. Pour l’instant les commerçants de la rue nous soutiennent et l’ancienne clientèle revient, rejointe par un nouveau public.

Propos recueillis par Gérald

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